
Il existe des affiches qui traversent les décennies. Des rencontres qui dépassent le simple cadre sportif pour entrer dans l’histoire. Entre le Stade de Reims et le Real Madrid, les deux finales de Coupe des clubs champions européens disputées en 1956 et 1959 ont marqué durablement leur histoire commune.
Autour d’Albert Batteux, de Raymond Kopa et d’Alfredo Di Stéfano, leurs chemins vont se croiser à de nombreuses reprises : un premier duel fondateur à Chamartín, une finale de Coupe Latine, deux finales de Coupe des clubs champions européens, des matchs amicaux, puis deux matchs hommages disputés des décennies plus tard.
Car si le Real Madrid est devenu le roi de l’Europe, le Stade de Reims fut l’un de ses premiers grands rivaux. Ensemble, les deux clubs ont accompagné l’émergence du football européen moderne.
1953 : là où tout a commencé
Le 19 novembre 1953, le Stade de Reims se rend au stade Chamartín de Madrid pour un match amical. À l’époque, les compétitions européennes se font rares. Pour se mesurer les uns aux autres, les grands clubs organisent des rencontres de gala.
Champion de France en titre, le Stade de Reims fait déjà figure de référence continentale grâce au travail d’Albert Batteux. Son football de mouvement, fait de passes courtes et d’intelligence collective, intrigue toute l’Europe.
Devant 60 000 spectateurs, les Rémois tiennent tête au leader espagnol malgré l’absence de Raymond Kopa, blessé. Ils s’inclinent finalement 3-2 face à une équipe portée par un certain Alfredo Di Stéfano, arrivé à Madrid quelques mois plus tôt.
Dans la tribune de presse se trouve Jacques Ferran, journaliste à l’Équipe, qui signera le résumé de la rencontre dans les colonnes du quotidien. Deux ans plus tard, il participera à la création de la Coupe des clubs champions européens. Personne n’imagine encore que les deux équipes présentes sur la pelouse seront bientôt au cœur des premières passes d’armes de la Coupe d’Europe.
1955 : la Coupe Latine, répétition générale
La Coupe Latine représente alors la compétition la plus prestigieuse du continent, réunissant chaque année les champions de France, d’Espagne, d’Italie et du Portugal. Pour atteindre la finale, le Stade de Reims réalise un exploit en demi-finale contre l’AC Milan. À une époque où les tirs au but n’existent pas encore et où les matchs doivent impérativement désigner un vainqueur, les prolongations peuvent se poursuivre bien au-delà des 120 minutes actuelles. Après plus de deux heures et quart d’efforts, alors que les joueurs puisent dans leurs dernières ressources, Léon Glovacki finit par délivrer les Rémois en inscrivant le but de la victoire à la 138e minute. Trois jours plus tard, les Rémois retrouvent le Real Madrid au Parc des Princes.
Le contexte est particulier. Avant le coup d’envoi, une minute de silence est observée à la mémoire de Francis Méano, disparu tragiquement deux ans plus tôt. À Lisbonne en 1953, il avait marqué en finale de la Coupe Latine contre Milan. Le souvenir de l’attaquant rémois plane sur cette rencontre.
Sur le terrain, le Real s’impose 2-0 (Hector Rial 2’, 76’)
À l’issue de la rencontre, Raymond Kopa ne masque pas sa frustration : « Les Madrilènes ont joué d’une façon excessivement brutale. J’ai les tibias et les chevilles criblés de coups. »
Cette finale révèle surtout deux visions du football appelées à dominer la décennie. D’un côté le collectif imaginé par Batteux. De l’autre l’incroyable machine madrilène menée par Di Stéfano.
1956 : la première finale de l’histoire de la Coupe d’Europe

Le 13 juin 1956, au Parc des Princes, le Stade de Reims et le Real Madrid disputent la première finale de l’histoire de la Coupe des clubs champions européens. Dans une enceinte parisienne comble, les Rémois mènent rapidement 2-0, puis encore 3-2 à l’heure de jeu. Pendant de longues minutes, ils semblent tenir entre leurs mains la première coupe d’Europe. Mais le Real Madrid renverse finalement la situation pour s’imposer 4-3 au terme d’un scénario aussi cruel que légendaire.
Retrouvez l’article dédié à cette rencontre.
La télévision est encore rare dans les foyers français. Le matin même de la rencontre, L’Équipe lance un appel inhabituel aux commerçants parisiens : les magasins possédant des téléviseurs sont invités à laisser leurs écrans allumés jusqu’à la fin du match afin que les passants puissent suivre la rencontre. Le soir venu, des centaines de personnes se regroupent devant les vitrines des Grands Boulevards pour observer Raymond Kopa et ses coéquipiers. Les prémices d’un rendez-vous qui deviendra, au fil des décennies, l’un des plus grands événements sportifs annuels de la planète.
1957-1959 : les retrouvailles permanentes
La finale de 1956 n’éloigne pas les deux clubs. Au contraire.
Le 15 juin 1957, Auguste-Delaune accueille le Real Madrid, double champion d’Europe en titre. Une affiche particulière puisque Raymond Kopa, héros rémois porte désormais les couleurs madrilènes. Quelques jours plus tôt, il est devenu le premier Français à remporter la Coupe d’Europe en s’imposant avec le club espagnol face à la Fiorentina.
Pour la première fois depuis son départ, il revient à Reims. L’émotion est immense mais la nostalgie ne dure pas longtemps. Face à leur ancien meneur de jeu et à l’armada madrilène composée de Di Stéfano, Rial et Gento, les Rémois livrent une démonstration. Grâce aux buts de Roger Piantoni (38’, 89’) et Léon Glowacki (82’), les Rouge et Blanc signent un succès retentissant.
Peu d’équipes peuvent alors se vanter d’avoir dominé le Real Madrid avec une telle maîtrise.
Leurs retrouvailles se poursuivent ensuite à Oran. Trois confrontations y sont organisées le 8 mai 1958, le 1er janvier 1959 et le 24 décembre 1959 toutes soldées par une victoire madrilène.
1959 : Stuttgart, l’ultime sommet
Le 3 juin 1959, le Stade de Reims retrouve le Real Madrid en finale de la Coupe des clubs champions européens devant 80 000 personnes.

Stade de Reims (Albert Batteux) : Colonna – Rodzik, Jonquet, Giraudo, – Penverne, Leblond – Lamartine, Bliard, Vincent, Fontaine, Piantoni.
Real Madrid (Miguel Muñoz) : Domínguez – Marquitos, Santamaría, Zárraga – Santisteban, Ruiz – Kopa, Mateos, Di Stéfano, Rial, Gento.
Depuis son départ en Espagne, Raymond Kopa est devenu l’un des meilleurs joueurs du monde et a remporté le Ballon d’Or quelques mois plus tôt. Face à lui, Dominique Colonna garde les buts rémois, Robert Jonquet est toujours le capitaine au cœur de la défense centrale et Just Fontaine occupe la pointe de l’attaque.
Pour atteindre Stuttgart, les hommes d’Albert Batteux ont dû réaliser deux remontadas avant l’heure : après des défaites à Liège contre le Standard puis à Berne face aux Young Boys, ils ont renversé la situation à chaque fois au Parc des Princes grâce à deux succès 3-0.
Mais la finale tourne rapidement en faveur du Real. Dès la première minute, les Espagnols ouvrent le score par Mateos. Puis survient l’une des images marquantes de la rencontre : Jean Vincent percute involontairement Raymond Kopa. Touché au genou, le Français ne peut quasiment plus courir. Les remplacements n’existant pas encore, il doit rester sur le terrain. Madrid joue presque une heure à dix contre onze sans que Reims ne parvienne à en profiter. A la 47e minute, Di Stéfano trompe Colonna et offre au Real Madrid un avantage décisif. Le club espagnol s’adjuge ainsi sa quatrième Coupe d’Europe consécutive, un premier exploit qui le conduira à régner quinze fois sur le continent.
Le dernier duel des années héroïques
Le trophée Ramon de Carranza, disputé à Cadix le 27 aout 1960 marque le dernier affrontement de cette période fondatrice entre le Stade de Reims et le Real Madrid (2-1).
2006 : retour aux origines
Il faut attendre près d’un demi-siècle pour revoir le Stade de Reims et le Real Madrid sur la même pelouse. Le 9 mai 2006, le club champenois est choisi pour inaugurer le tout nouveau stade Alfredo-Di-Stéfano, exactement cinquante ans après la première finale de la Coupe d’Europe disputée entre les deux équipes.
Les anciens des deux clubs sont présents et les souvenirs ressurgissent. Sur le terrain, le Real Madrid aligne plusieurs figures de l’ère des Galactiques avec Iker Casillas, Roberto Carlos, David Beckham, Raul ou encore Zinédine Zidane. Les Madrilènes s’imposent 6-1, mais les supporters rémois gardent en mémoire l’égalisation de Julien Féret. Après un contrôle orienté inspiré, le milieu de terrain conclut l’action avec sang-froid. Un geste qualifié de but à la Zidane par certains commentateurs espagnols.

Jean-Pierre Caillot :
« Un jour, j’ai reçu un appel d’Emilio Butragueño, qui était alors ambassadeur du Real Madrid. Il nous invitait à participer aux célébrations du 50e anniversaire de la finale de la Coupe d’Europe de 1956. J’étais forcément surpris, mais aussi très touché de constater que le Real n’avait rien oublié de cette histoire commune. Avant un match contre Laval, j’avais promis aux joueurs un cadeau exceptionnel s’ils gagnaient la rencontre. Ils ont imaginé toutes sortes de récompenses, même un tour en camion, mais certainement pas de jouer contre le Real Madrid en fin de saison. Honnêtement, je ne pensais pas qu’ils aligneraient leur équipe type. Le jour du match, nos joueurs se sont retrouvés dans le tunnel aux côtés des Galactiques, comme des enfants devant leurs idoles. Je me souviens de notre gardien, Weber, avec son caméscope à la main. Je dois aussi avouer qu’à l’issue de la rencontre, j’en ai profité pour enrichir ma collection de maillots. Plusieurs joueurs m’ont ensuite confié que ce match avait été l’un des plus grands souvenirs de leur vie. »

2016 : le dernier rendez-vous
Les deux clubs se retrouvent une nouvelle fois pour célébrer les soixante ans de la première finale de la Coupe d’Europe, au Santiago-Bernabéu. Face aux hommes de Zinedine Zidane, les Rémois offrent une belle résistance mais s’inclinent 5-3. Pablo Chavarria, Remi Oudin et Grejohn Kyei inscrivent les buts champenois.
Jean-Pierre Caillot : « En 2016, j’étais d’abord réticent à organiser ce déplacement, car il tombait entre deux matchs importants de Ligue 2. Mais le Real Madrid tenait à ces retrouvailles. En arrivant au stade Santiago-Bernabéu, j’ai été marqué par l’accueil du public. Notre car fendait la foule et les supporters applaudissaient. Le stade était plein car le Real présentait aussi ses trophées. Pendant une partie de la rencontre, il y a eu un clin d’œil à l’histoire avec un score de 4-3, comme lors de la finale de 1956. Tout au long de cette journée, j’ai ressenti beaucoup de respect et d’humilité de la part des dirigeants madrilènes. Malgré tout ce qu’ils ont accompli depuis, ils n’ont jamais oublié leurs premiers grands adversaires. »

Des finales historiques aux retrouvailles modernes, la rivalité entre le Stade de Reims et le Real Madrid a traversé les générations. Une sacrée histoire : fondatrice du football européen.